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Par Caroline Ross

Un homme d’affaires au Royaume-Uni vous envoie un courriel disant qu’il souhaite louer le logement que vous avez annoncé en ligne. Il vous poste un chèque d’entreprise pour 12 mois de loyer. Vous le déposez, puis vous recevez un autre courriel : la mutation est tombée à l’eau. Pouvez-vous retourner le dépôt par virement télégraphique, moins un petit dédommagement?
Vous acceptez sans jamais vous douter que l’« homme d’affaires » est un jeune Nigérian dans un café Internet, que le « chèque d’entreprise » est un faux posté au Canada et que les fonds envoyés par virement télégraphique ont été encaissés par des associés criminels à Singapour.
Tout ce que vous savez – lorsque votre banque vous appelle un mois plus tard pour vous signaler que le chèque était contrefait – c’est que vous devez rembourser les pertes. Vous n’êtes qu’une autre victime de fraude en marketing de masse commise à l’aide de faux chèques.
Arnaques liées à une location, à une loterie, à un paiement excédentaire, à un héritage – la liste est sans fin. Et c’est un domaine payant. De janvier à octobre 2007, les autorités policières des États-Unis, du Canada, du Royaume-Uni, du Nigeria et des Pays-Bas ont saisi des instruments financiers contrefaits dont la valeur nominale totalisait plus de 2,1 milliards de dollars.
« C’est un problème mondial », confirme l’insp. Mario Beaulne, responsable des Fraudes majeures à la GRC. « Un monsieur en Finlande reçoit une lettre de Singapour et doit envoyer de l’argent au Canada. Où sont les bandits? Ils sont partout. »
Les fraudeurs utilisent les frontières internationales et Internet pour brouiller les cartes, mais les forces de l’ordre leur dament le pion petit à petit, remontant la piste des courriels, des lettres et des virements de fonds transfrontaliers, établissant des liens et appréhendant des suspects.
« La plupart des victimes, où qu’elles se trouvent, sont ciblées par Internet », dit Greg Campbell, inspecteur responsable de la sécurité et des enquêtes mondiales au sein du U.S. Postal Inspection Service (USPIS).

Ce sont aussi majoritairement des citoyens américains, réalité qui découle en partie du droit bancaire des États-Unis qui oblige les banques à rendre disponibles en cinq jours les fonds déposés, même si la compensation d’un chèque peut prendre des semaines, voire des mois.
Pour composer avec ce problème, les enquêteurs du USPIS ont interviewé des victimes de fraude et dressé la liste des adresses courriel touchées. En collaborant étroitement avec des fournisseurs de services Internet du secteur privé, ils ont réussi à remonter la piste des communications jusqu’aux adresses IP initiales.
Comme la plupart de ces adresses relevaient du Nigeria, explique l’insp. Campbell, le USPIS a collaboré avec l’Economic and Financial Crimes Commission de ce pays pour tirer profit des renseignements recueillis sur place. Le partenariat s’est avéré si efficace que les collaborateurs ont pu cibler des cybercafés déterminés et arrêter plusieurs fraudeurs sur-le-champ.
« Nous avons utilisé les outils des suspects pour les trouver et les arrêter, précise l’insp. Campbell. C’était une collaboration entre le secteur privé et les autorités policières internationales, une première pour les États-Unis en matière de fraude. »
Les adeptes de la fraude en marketing de masse comptent également sur le système postal pour dissimuler leurs activités. Souvent, les faux chèques sont produits dans un pays, postés en vrac à des associés dans d’autres pays, puis repostés individuellement à des victimes à l’étranger.
Montréal figure parmi les nombreuses plaques tournantes du repostage, notamment dans le cadre de loteries frauduleuses visant des Américains, précise le serg. Yves Leblanc de la GRC.
Ce dernier y dirige le Projet COLT, l’une de six équipes canado-américaines qui enquêtent sur la fraude en marketing de masse basée au Canada. Les partenaires du projet, soit la GRC, la Sûreté du Québec, le Service de police de la Ville de Montréal, le FBI, les Services de sécurité et d’enquête de Postes Canada, le USPIS, l’Agence des services frontaliers du Canada, le U.S. Immigration and Customs Enforcement Bureau, la U.S. Federal Trade Commission et le Bureau de la concurrence du Canada, gèrent un programme qui permet de repérer et d’intercepter les faux instruments financiers qui entrent au Canada ou en sortent par la poste ou par messagerie.
Les partenaires savent quoi chercher, dit le serg. Leblanc. Les adresses au Nigeria, les effets négociables de plus de 10 000 $ et les paquets de lettres à taux d’affranchissement précis déposés dans des boîtes aux lettres publiques ne sont que quelques-uns des signes qui peuvent donner lieu à une enquête plus poussée afin de démasquer des fraudeurs.
« Lorsqu’on enquête sur ces fraudes, dit le serg. Leblanc, on découvre de petites cellules de deux ou trois personnes, établies un peu partout, qui entretiennent souvent des relations au Nigeria. »
Si bon nombre des faux interceptés grâce au Projet COLT viennent du Nigeria, d’autres sont produits au Canada par des associés criminels. Cette tendance n’est devenue évidente qu’à la lumière des interceptions effectuées au cours des dernières années, précise le serg. Leblanc.
« C’est un travail difficile, mais très fructueux. Dans bien des cas, nous portons des accusations au Canada, et dans nombre d’autres, nous extradons les suspects aux États-Unis. »
Repérer et poursuivre les escrocs, c’est un aspect de la lutte contre les arnaques internationales aux faux chèques. Apprendre au public comment reconnaître, signaler et éviter ces combines en est un autre.
« L’éducation est fondamentale, dans tous les pays, estime Greg Campbell, du USPIS. En apprenant aux gens comment éviter de devenir victimes, nous empêchons le crime. »
En octobre 2007, le USPIS et l’Alliance for Consumer Fraud Awareness des États-Unis ont lancé le www.fakechecks.org, un site Web de sensibilisation du public consacré à la fraude par faux chèques au moyen d’Internet. On y trouve des vidéos, une foire aux questions et des entrevues avec des victimes qui aident les gens à reconnaître des arnaques courantes et à surmonter la honte associée au fait d’en être victimes.
Consultez le www.fakechecks.org .
En mars 2007, le Groupe d’analyse des renseignements criminels (GARC) du Centre d’appel antifraude du Canada (CAAC) a lancé un projet pilote d’un mois afin de suivre l’argent faisant l’objet de fraude transfrontalière par faux chèques, ce qui a permis d’autres constats.
Le CAAC est le dépôt des plaintes de fraude en marketing de masse au Canada. Le GARC analyse ces plaintes afin de dégager des tendances et de compiler des dossiers de renseignements.
« En étudiant les données recueillies pendant un mois, nous avons constaté que dans la vaste majorité des cas, les fraudeurs demandaient aux victimes d’envoyer de l’argent à des institutions financières étrangères », note le cap. Louis Robertson, l’agent de la GRC responsable du GARC.
La tendance était si marquée que le GARC a prolongé le projet pilote de façon indéterminée. Or, précise le cap. Robertson, c’est seulement six mois plus tard que les enquêteurs canadiens ont pu établir des liens avec d’autres fraudes internationales, lorsqu’ils ont rencontré leurs homologues américains, britanniques, nigérians et hollandais dans le cadre d’un plus vaste projet visant à évaluer conjointement la menace mondiale de la fraude en marketing de masse.
Cette réunion a clarifié la situation globale de la fraude transfrontalière par faux chèques.
« Chaque pays détient une partie de l’information, reconnaît l’insp. Beaulne. Une arnaque peut commencer au Nigeria, puis passer par des cellules ou des relations dans d’autres pays, comme le Canada ou les États-Unis. Au Canada, nous voyions les adresses des destinataires et les endroits où les victimes devaient envoyer leur argent, mais nous ne savions pas nécessairement qui s’occupait de poster les lettres. De leur côté, les autorités du Nigeria et des États-Unis (où des enquêteurs ciblaient les fraudeurs) ne savaient peut-être pas exactement où l’argent s’en allait. »
« La percée décisive est vraiment survenue lorsque tous les intervenants des différents pays ont pu mettre en commun leur information et cerner l’ensemble du processus. »
Ce processus n’est qu’un aspect d’un vaste réseau de fraude impliquant de nombreux autres pays et éléments. Les crimes se poursuivront tant que leurs auteurs trouveront de nouveaux endroits où exercer leurs activités ou adopteront de nouvelles tactiques pour en retarder la détection.
« Nous ne pouvons pas les arrêter tous, résume l’insp. Campbell du USPIS. Lorsque nous appréhendons un suspect, plein d’autres sont prêts à prendre sa place. Mais nous ne baisserons pas les bras. Nous continuerons d’enquêter sur ces crimes. »
Au fil des enquêtes et des échanges de renseignements, les autorités policières internationales font la lumière sur les voies empruntées par les criminels, leur laissant de moins en moins de cachettes.