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Par Carolyn Burns
En plus d’enquêter sur le viol et la torture d’enfants innocents, les membres des équipes de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet du monde entier sont souvent témoins de ces actes effroyables.
Pour reprendre les mots d’un enquêteur, « c’est comme être derrière une vitre et regarder un enfant se faire maltraiter sans pouvoir faire quoi que ce soit pour le protéger ».
Dans le cadre des enquêtes criminelles, les membres des équipes de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet doivent visionner des images explicites d’enfants abusés sexuellement, voire torturés, afin d’identifier les victimes et les suspects et de recueillir des éléments de preuve en vue d’éventuelles poursuites pénales. Il peut s’agir de photographies de jeunes enfants maltraités ou encore de vidéos explicites où l’on voit et entend des bébés torturés et violés. Le temps consacré au visionnement varie, mais il demeure un élément important de l’enquête qui peut laisser des séquelles chez les enquêteurs.
Pour comprendre les répercussions possibles de ces enquêtes et explorer des stratégies qui permettent de s’adapter à ce travail, on a réalisé une étude en collaboration avec l’équipe de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet de la GRC en Colombie-Britannique (C.-B.). À partir de l’expérience des enquêteurs, on a pu dégager des conclusions uniques et importantes relativement aux effets du travail de même que des stratégies auxquelles les enquêteurs ont recours pour surmonter les difficultés associées à leur travail.
L’expérience personnelle des enquêteurs, les stratégies d’adaptation utilisées et la nature choquante des documents visionnés sont autant de facteurs qui influent sur les répercussions du travail sur les enquêteurs. Il n’est pas rare pour un enquêteur de se sentir dépassé par le volume des enquêtes ou la dépravation et les préjudices dont des enfants et des bébés sont victimes. La société et les membres du système de justice pénale et des services de police sont dépourvus d’une compréhension complète de l’exploitation des enfants, ce qui nuit souvent aux enquêtes et entraîne une vive frustration.
Désamorçage et inoculation
Les membres de l’équipe de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet de la C.-B. ont maintenant accès à un programme de soutien qui les aide à comprendre et à gérer les aspects émotifs de leur travail.
Le programme d’inoculation et de désamorçage mis au point par le Groupe des sciences du comportement de la GRC en C.-B. est un cours facultatif et confidentiel qui est offert à tous les nouveaux membres de l’équipe de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet et auquel s’ajoutent des séances de suivi tous les six mois.
« On montre aux membres du groupe de courts extraits vidéo d’enfants maltraités, explique Teal Maedel, l’une des psychologues qui a mis le programme sur pied. Ensuite, les membres discutent de leurs pensées, de leurs sentiments et de la partie la plus difficile, celle qu’ils aimeraient oublier. »
« Par la suite, les participants discutent des stratégies qui leur ont permis de supporter la vue des images et les animateurs-formateurs (des psychologues) participent à la discussion au besoin. À la fin de chaque séance, les participants parlent d’un élément utile de leur travail. »
Les séances comportent aussi un volet de sensibilisation, dans le cadre duquel des psychologues de l’extérieur traitent de sujets comme la sexualité, la dynamique familiale, le déni cognitif et les stratégies permettant de surmonter les difficultés du travail d’enquêteur.
Les membres de l’équipe de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet de la C.-B. ont tous formulé des commentaires très positifs sur le cours. Le Groupe des sciences du comportement offre maintenant le programme à d’autres services de police.
—Caroline Ross
Malgré l’importance et la nécessité de leur travail, les enquêteurs ont beaucoup de difficultés à parler de leurs préoccupations à cause du malaise associé à l’exploitation des enfants, ce qui crée chez eux un sentiment d’isolement et de dévalorisation.
Parmi les réactions physiologiques et émotionnelles mentionnées par plusieurs enquêteurs, notons des maux de tête fréquents, des sautes d’humeur et une fatigue extrême qui les empêche souvent de mener leurs activités normales en dehors du travail et leur donne l’impression qu’ils ne peuvent pas remplir leurs engagements envers leur famille et leurs amis.
Les enquêteurs qui voient des images traumatisantes ont souvent des cauchemars, des flashbacks, des pensées envahissantes et de la difficulté à dormir et à se concentrer. L’horreur des images visionnées aggrave le problème puisqu’elle empêche les enquêteurs d’en discuter avec des personnes autres que leurs collègues et les prive d’un exutoire précieux.
De nombreux enquêteurs ont déclaré que ce travail les rendait très protecteurs envers les enfants. Plusieurs ont dit constamment surveiller le comportement des gens côtoyant des enfants. D’autres ont dit avoir absolument besoin de parler à tous les parents et enfants des dangers qui guettent les internautes. Certains, qui ont eux-mêmes des enfants, ont avoué être beaucoup moins permissifs que d’autres parents en raison de toutes les horreurs dont ils sont au courant.
Au cours des trois années d’existence de l’équipe de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet de la C.-B., ses membres ont appris quels sont les éléments qui contribuent ou font obstacle à leur capacité de faire face aux difficultés de leur travail, et ont ensuite créé une série de stratégies. Les stratégies qui suivent sont quelques-unes des techniques utilisées par des membres de l’équipe afin de supporter les images difficiles qu’ils doivent régulièrement visionner.
Les enquêteurs estiment qu’une présentation graduelle des images est préférable pour les nouveaux membres de l’équipe. Ceux qui en ont bénéficié ont déclaré que cela les avait aidés à se préparer à voir des documents de plus en plus choquants.
En outre, la possibilité de se préparer mentalement au visionnement des images aide les membres de l’équipe à affronter ce qu’ils s’apprêtent à voir.
Plusieurs participants à l’étude ont déclaré avoir choisi de changer leur perception des images. Certains font semblant que ce ne sont pas de vrais enfants qui sont maltraités; d’autres répriment leurs émotions pour être plus objectifs. De plus, il est très important pour eux de ne pas regarder la victime dans les yeux ni de l’associer à un enfant qu’ils connaissent.
Plusieurs enquêteurs jugent indispensable d’être à l’écoute de la façon dont ils réagissent aux images. Lorsqu’ils se sentent envahir par l’émotion, il est bon pour eux de prendre une pause, d’aller courir ou de parler avec des collègues.
Lorsqu’on visionne des photos ou des vidéos choquantes, il est essentiel de conserver un esprit d’analyse et de se concentrer sur les éléments de preuve que peuvent contenir les images. En travaillant systématiquement dans cette optique, il est plus facile de demeurer objectif.
Les participants ont également soulevé des facteurs qui influent sur leur capacité de supporter le visionnement de photos et de vidéos choquantes, par exemple, le fait de visionner le matin (il reste ainsi plusieurs heures pour que les images s’effacent avant le retour à la maison), de fixer des limites quotidiennes de visionnement, de faire alterner le visionnement avec d’autres tâches et d’éviter de visionner des images lorsqu’on est fatigué ou émotif. Il est également utile de disposer d’un milieu privé et de collègues avec qui échanger et d’avoir la possibilité de prendre des pauses et de parler après avoir vu des images particulièrement horribles.
En plus des techniques utilisées au moment du visionnement, les participants ont décrit un certain nombre de stratégies personnelles qui les aident à faire face à leur travail.
Les membres des équipes de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet peuvent se sentir dépassés et se fixer des buts irréalistes en songeant au nombre d’enfants qui sont maltraités. Ils doivent comprendre qu’ils ne peuvent pas porter sur leurs épaules la responsabilité de tous ces enfants. Pour leur santé, ils doivent savoir qu’ils ne peuvent faire que leur part et s’autoriser à cesser de penser au travail à la fin de la journée.
Selon les membres de l’équipe, l’un des facteurs les plus importants est la compréhension des superviseurs. Lorsqu’ils comprennent les répercussions du travail, ils encouragent les enquêteurs à faire ce qui est nécessaire à leur santé. Tous les participants ont déclaré que la possibilité de prendre du recul, de limiter le visionnement, d’aller courir ou d’aller voir d’autres personnes pour rire ou parler dans les moments difficiles était essentielle à leur bien-être.
Compte tenu de la nature de leur travail et de l’impossibilité de parler des images visionnées pour éviter de traumatiser leurs interlocuteurs, les enquêteurs accordent beaucoup d’importance à leur équipe. Il est très important qu’ils travaillent dans une équipe solide dont les membres collaborent efficacement et peuvent se soutenir mutuellement. Le choix des personnes qui ont les qualités, la stabilité émotionnelle et la capacité nécessaires pour faire ce travail est essentiel au bon fonctionnement de l’équipe entière.
Afin de soutenir les membres des équipes de lutte contre l’exploitation des enfants dans Internet dans leurs enquêtes souvent complexes et difficiles, il est important de leur fournir l’information, les outils et les ressources dont ils ont besoin.
Carolyn Burns, M.A., travaille dans le domaine de l’assistance aux victimes depuis 17 ans.