
Photo : (À partir de la gauche) Enrico Colantoni, gend.-dét. Jim Bremner et Hugh Dillon sur le plateau de l’émission de télévision canadienne Flashpoint.
CAPTION : Michael Gibson
Dès le début de sa carrière policière, l’agent-détective Jim Bremner du Service de Police de Toronto a été attiré par les fonctions spécialisées de l’équipe tactique d’intervention. Il a vite gravi les échelons de son corps policier, mais en 1999, meurtri sur le plan émotif, il a touché le fond du baril. Comme il l’explique à Sigrid Forberg de la Gazette, le retour à la santé lui a fait prendre des détours intéressants, lui offrant notamment l’occasion de travailler comme conseiller technique à l’émission Flashpoint, diffusée sur les ondes de CBS/CTV, et de participer à la rédaction d’un livre intitulé Crack in the Armor: a police officer’s guide to surviving post traumatic stress disorder.
C’est un genre de guide pour les nombreux autres policiers qui souffrent du trouble de stress post-traumatique (TSPT), un problème qui fait les nouvelles au moins deux fois par mois et qui touche beaucoup la collectivité policière. Qu’ils soient affectés à une équipe tactique ou à la sécurité routière, les policiers voient souvent l’effet de la violence sur le corps humain, une réalité à laquelle notre cerveau n’est tout simplement pas équipé pour faire face. Il en découle un stress post-traumatique qui peut devenir chronique s’il n’est pas soigné.
C’est plutôt le résultat d’une accumulation. En 1999, l’unité des enquêtes spéciales s’est penchée sur quatre interventions de notre équipe en l’espace de six mois, ce qui a été très éprouvant. Trois de ces interventions concernaient des fusillades, dont deux s’étaient produites dans un intervalle de deux jours. Je ressentais les effets de centaines d’autres interventions, mais ces quatre incidents rapprochés ont fait déborder le vase. Et puis nous vivons tous des problèmes personnels, par exemple avec notre famille. Ça finit par être trop pour une seule personne.
J’imagine que je savais que ça n’allait pas parce que je buvais de plus en plus, au point de perdre connaissance parfois et de dormir dans la rue. Ce n’était pas beau. Des accusations de conduite avec facultés affaiblies m’ont finalement fait aboutir dans un programme de désintoxication grâce auquel j’ai pu reprendre le dessus. Mais la descente aux enfers a pris environ quatre ans.
J’ai commencé la rédaction vers 2005, pendant ma cure. Je trouvais dommage que personne ne parle de ce problème. Il me semblait injuste de laisser tomber tous ceux qui en souffraient. J’en ai donc touché un mot au Dr Sean O’Brien, avec qui j’ai fait connaissance pendant mon rétablissement, pour voir s’il avait envie de m’aider à donner des conférences ou à écrire sur le sujet. C’est ainsi que nous avons rédigé un premier article sur le TSPT dans le milieu policier (PTSD and the Police), qui a depuis été publié dans plusieurs revues policières. Nous avons ensuite présenté quelques exposés, et notre initiative a pris de plus en plus d’ampleur.
À un moment donné, je me suis aperçu que le journal intime tenu pendant ma désintoxication renfermait assez de matière pour servir de base à un livre. Connie Adair, l’une des scénaristes de l’émission Flashpoint, à laquelle je travaillais à l’époque, m’a aidé à organiser le tout. J’ai aussi obtenu le point de vue d’anciens collègues et de ma femme. Quand d’autres policiers ou leurs proches liront le livre, peut-être qu’il les aidera à mettre le doigt sur un problème qui touche quelqu’un dans leur vie.

Photo : Enrico Colantoni (serg. Gregory Parker), David Paetkau (Sam Braddock) et Amy Jo Johnson (Julianna ‘Jules’ Callaghan) dans une scène de l’émission Flashpoint.
CAPTION : Jan Thijs
Les concepteurs m’ont appelé parce qu’ils voulaient parler à un policier qui avait été impliqué dans une fusillade. Je ne savais vraiment pas ce que j’allais dire. Quand je les ai rencontrés et que je leur ai raconté comment ma vie avait dérapé, ma candeur les a tellement renversés qu’ils ont décidé de changer l’orientation de l’émission pour faire valoir le coût humain du travail policier plutôt que juste le côté palpitant des interventions tactiques. Bien que l’aspect opérationnel occupe encore une grande place dans l’émission, on voit aussi les problèmes que vit chaque personnage. Je pense que c’est ce qui attire les téléspectateurs.
La proposition est arrivée à point nommé. Les concepteurs voulaient savoir comment on se sent après une fusillade, et moi, je sortais d’une cure. En 2004, je ne faisais plus partie de l’équipe tactique, et l’émission m’a redonné le sentiment de collaborer à quelque chose. Sans compter qu’elle m’a aidé à tourner la page et m’a servi d’inspiration à un moment crucial. C’était vraiment un beau concours de circonstances. Je ne suis pas parti avec l’idée de travailler comme conseiller technique à la télé. C’est arrivé de fil en aiguille, à travers la relation que je cultivais avec les concepteurs de l’émission. Et puis il a fallu expliquer aux acteurs comment manipuler les armes, où se tenir, quel air ils devaient avoir et comment s’exprimer. Tout s’est enchaîné.
J’essaie de faire en sorte que l’aspect humain soit aussi réaliste que possible. Je décris comment on se sent quand on appuie sur la gâchette et combien la suite de ce geste est difficile à vivre. J’explique aux acteurs l’effet que ce genre de situation a eu sur ma propre vie pour qu’ils puissent en avoir une idée. C’est loin d’être facile; ça soulève des dilemmes moraux sur le coup et longtemps après.
Absolument. Ça facilite énormément nos relations avec le public. Je ne sais pas pourquoi, mais on hésite à laisser paraître sa vulnérabilité. C’était vraiment ça, mon but, avec le livre et l’émission : aider les gens à voir les policiers comme des personnes ordinaires qui ont les mêmes préoccupations qu’eux, sauf qu’ils ont un travail précis à faire.
L’épisode intitulé Haunting the Barn était plus ou moins inspiré de mon expérience. L’action se déroulait dans un endroit différent, mais en portant attention, on voit bien qu’il s’agit de moi.
C’était un peu irréel par moments, puis j’ai eu le sentiment d’avoir accompli quelque chose, parce que cet épisode particulier a aidé à faire connaître le TSPT. Il faut bien faire comprendre la gravité de ce syndrome, car les problèmes – de consommation, d’alimentation, de jeu – qu’il entraîne masquent une détresse psychologique.
Pendant des années, on a traité ces problèmes individuellement, mais ils découlent toujours d’un traumatisme. Si l’on ne guérit pas ce traumatisme, les comportements nuisibles recommencent parce que la détresse est toujours là.
C’est drôle : on entend souvent parler de l’évaluation psychologique que subissent tous les policiers en début de carrière, mais après, il n’y a aucun suivi. Les nouvelles recrues n’ayant encore jamais rempli de fonctions policières, la plupart d’entre elles n’ont jamais vraiment vécu de traumatisme. À mon avis, ça devrait être comme aller chez le dentiste : tous les six mois, carie ou pas. Si on abordait la santé mentale de cette façon, je pense que les policiers s’en porteraient beaucoup mieux.
Pour chaque policier tué dans l’exercice de ses fonctions, il y en a de trois à huit qui se suicident.
Dans notre milieu, on s’attarde toujours à la culpabilité, à la faute, à la négligence – autant de notions qui impliquent une mauvaise intention. Or ce facteur n’entre pas en jeu dans notre travail : nous tâchons simplement d’intervenir au mieux avec les outils à notre disposition. La vérité, c’est qu’il n’y a parfois aucun moyen d’éviter la violence.
Je pense qu’en acceptant cette réalité, en l’incorporant à la formation et en la faisant comprendre aux gens, on peut changer l’impression laissée par la violence. C’est ce que je vise : changer notre façon de voir les choses.