Le présent rapport ministériel (version finale) est présenté à l’honorable Stockwell Day, ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile du Canada, et constitue la réponse de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) à la demande formulée par l’ancienne ministre responsable de la GRC, l’honorable Anne McLellan, vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique et de la Protection civile. Cette demande avait été présentée dans une lettre datée du 28 avril 2005 adressée au commissaire Giuliano Zaccardelli, qui comprenait l’énoncé suivant :
[Traduction] Comme vous le savez, le 11 mars 2005, le Comité permanent des affaires autochtones et du développement du Grand Nord a présenté une motion à la Chambre des communes demandant au gouvernement fédéral de faire une enquête sur le massacre présumé des chiens de traîneau inuits qui aurait eu lieu dans le Nord entre 1950 et 1970.
Pour pouvoir répondre aux préoccupations du Comité, je vous demande de procéder à un examen complet des faits et gestes de la GRC en ce qui touche les chiens de traîneau entre 1950 et 1970. Cet examen doit comprendre une chronologie des événements, un historique de la question et un examen de tous les dossiers pertinents de la GRC ainsi que les examens en cours ou antérieurs effectués par la GRC à ce sujet.
Je reconnais que cet examen pourrait présenter plusieurs difficultés en raison du temps qui s’est écoulé. Je vous demande donc de me faire parvenir un rapport écrit faisant état des résultats de vos travaux d’ici quatre mois, afin que je puisse répondre au Comité. Vous pourriez vouloir consulter d’autres ministères fédéraux qui oeuvraient dans le Nord au cours de cette période, notamment le ministères des Affaires indiennes et du Nord canadien.
C’est avec intérêt que je prendrai connaissance de votre rapport que je déposerai à la Chambre des communes.
Un rapport provisoire a été présenté à la ministre en septembre 2005; nous nous sommes engagés à ce moment à présenter un rapport final en mai 2006.
Le lecteur est prié de tenir compte d’un certain nombre de faits en ce qui touche tant le processus d’examen ayant mené à l’élaboration du présent rapport que du contenu de celui-ci. Étant donné la gravité des allégations soulevées par des aînés inuits qui ont été rendues publiques pour la première fois vers 1999-2000, selon lesquelles la police se serait livrée à un abattage massif délibéré des chiens de traîneau entre les années 50 et les années 70, il est essentiel de clarifier le contenu du présent rapport.
Contenu du présent rapport ministériel:
Premièrement, il s’agit d’un résumé d’un rapport interne de la GRC portant sur les résultats d’un examen des dossiers de la GRC concernant ces allégations. Deuxièmement, le rapport résume l’histoire orale des anciens membres survivants de la GRC qui travaillaient dans ces collectivités au cours de la période en question et auxquels on a demandé de raconter leurs souvenirs sur ce qui s’est passé à cette époque en se fondant sur leur expérience directe sur le terrain. Troisièmement, il présente aussi l’histoire orale d’autres fonctionnaires et de représentants des collectivités comme des employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson, des infirmiers, des membres du clergé et des enseignants, qui étaient disposés à nous faire part de leurs souvenirs de l’époque où ils vivaient dans ces collectivités et qui étaient encore capables de le faire. Finalement, ce rapport, qui a été rédigé à partir d’un rapport interne de la GRC, contient aussi des renvois à des sources publiées (études universitaires, livres et médias), jugées pertinentes pour l’examen de ces allégations.
On estime avoir examiné environ 42 000 pages (dossiers, documents historiques et autres documents de référence) pour rédiger le rapport interne de la GRC. En outre, nous avons joint plus de 190 personnes pour les interviewer. Il importe de rappeler au lecteur que les points de vue et les opinions exprimés par les anciens membres et par d’autres personnes ayant vécu dans ces collectivités sont uniquement les leurs et ne reflètent pas nécessairement ceux de la GRC.
Allégations de dissimulation et politique du gouvernement en matière de gestion des dossiers
Dans le cadre des audiences du Comité parlementaire sur les allégations des aînés inuits, certaines personnes ont en outre allégué ou laissé entendre que la GRC avait détruit des dossiers historiques afin de tenter de dissimuler la vérité de quelque façon. Il importe de réfuter dès maintenant les allégations selon lesquelles il y aurait eu une autre conspiration. La politique du gouvernement en matière de gestion des dossiers est fondée sur le principe que c’est l’autorité nationale en matière d’archives (actuellement Bibliothèque et Archives Canada, en vertu de la loi concernant cet organisme), et non la GRC, qui détermine si des dossiers doivent être conservés à des fins archivistiques (historiques) ou non. Appliquant le calendrier de conservation établi, Archives Canada sélectionne les dossiers devant être conservés indéfiniment à des fins historiques. Dans le cas des autres dossiers, on fixe une échéance de destruction une fois qu’ils ne sont plus utiles.
C’est le principe de la valeur archivistique qui détermine le processus de sélection des dossiers devant être conservés. En outre, selon ce principe tous les organismes gouvernementaux (y compris la GRC) doivent régulièrement détruire une partie de leurs dossiers. Il semble que certaines personnes (dont il est question plus haut) ayant appris que des dossiers de la GRC ont été détruits, conformément à ce processus de gestion des documents, aient, dans le contexte de l’abattage présumé des chiens de traîneau inuits, attribué à d’autres motifs cette destruction de documents.
Difficultés liées à la réfutation des allégations
Les allégations selon lesquelles il y aurait eu un abattage massif des chiens de traîneau inuits à l’instigation du gouvernement ou de la GRC, dans le cadre d’une vaste conspiration visant à empêcher les Inuits de tirer leur subsistance de la terre de façon qu’ils soient obligés de vivre dans des établissements fixes, et à les maintenir dans une culture de dépendance perçue, sont particulièrement difficiles à réfuter en se fondant sur des documents, étant donné qu’il s’agit essentiellement de prouver que l’événement n’a pas eu lieu. Malheureusement, les auteurs du rapport interne de la GRC n’ont pas obtenu l’autorisation de consulter les transcriptions des allégations détaillées des aînés inuits ayant trait à l’élimination illicite des chiens de traîneau inuits par des membres de la GRC, même si des représentants de la GRC ont rencontré des dirigeants de la Société Makivik et de la Qikiqtani Inuit Association pour demander que l’équipe d’examen soit autorisée à les consulter. Par conséquent, seules des allégations générales ou des déclarations ont été prises en considération dans l’examen ayant mené à l’élaboration du présent rapport. Toutefois, comme le démontre le rapport, malgré qu’on ait passé en revue des milliers de pages qui ont été examinées, on n’a pu trouver aucune preuve documentaire, ni aucun renseignement anecdotique ou tiré de l’histoire orale, mis à part les déclarations de certains aînés inuits, à l’appui des allégations en question. L’absence de dossiers ou le fait que des personnes ayant également vécu dans ces collectivités et ayant accepté d’être interviewées par la GRC ont fait des déclarations à l’encontre de ces allégations, ne convaincront peut-être pas les aînés inuits qui croient que ce qu’ils se souviennent avoir vu il y a quelque 35 à 55 ans ou ce que leur ont raconté des membres de leur famille constituent des preuves d’une conspiration. La GRC est consciente de cette possibilité qu’elle juge regrettable et souhaite entamer un dialogue avec les Inuits concernés afin de rapprocher les points de vue et d’amener une réconciliation.
Le présent rapport ministériel (version finale) a été rédigé à partir d’un rapport interne de la GRC comportant 735 pages. Il vise à présenter les résultats de l’examen des allégations selon lesquelles la GRC est responsable de l’élimination massive de chiens de traîneau inuits au Nunavik et au Nunavut entre 1950 et 1970. On prétend qu’elle a procédé à cet abattage sur les ordres du gouvernement ou de sa propre initiative. Depuis le printemps 2005, l’équipe d’examen de la GRC, formée de membres de la Police nationale des Autochtones et de chercheurs de la Direction générale (DG) de la GRC, a procédé à un examen complet et approfondi de ces graves allégations.
L’équipe d’examen de la GRC voulait principalement trouver et examiner objectivement toutes les sources possibles d’information se rapportant à cette affaire afin de déterminer s’il existait des preuves à l’appui des allégations selon lesquelles il y aurait eu un abattage massif, organisé et systématique, de chiens de traîneau inuits dans l’Arctique de l’Est entre 1950 et 1970. Elle voulait également décrire les événements dans l’ordre chronologique, trouver et interroger les personnes clés des collectivités du Nord, et consulter d’autres ministères fédéraux qui exerçaient leurs activités dans l’Arctique de l’Est au cours de cette période. Naturellement, l’équipe d’examen a dû relever des défis de taille, compte tenu qu’elle devait découvrir des faits qui datent de 35 à 55 ans.
L’équipe a obtenu et examiné environ 42 000 pages de documents historiques de la GRC ou d’autres ministères. En outre, elle a joint plus de 120 anciens membres de la GRC ainsi que 60 autres témoins, notamment des infirmiers, des membres du clergé, des enseignants, des employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson, des Inuits et des représentants du gouvernement. Elle a interviewé ces anciens membres de la GRC et ces témoins afin d’obtenir leurs récits sur les événements. Elle a aussi rencontré des dirigeants de la Société Makivik et de la Qikiqtani Inuit Association afin d’obtenir l’autorisation de consulter les déclarations en leur possession sur l’élimination illicite des chiens de traîneau inuits par des membres de la GRC et de discuter des détails relatifs à leurs plaintes. Une réunion a eu lieu mais les déclarations n’ont pas été fournies. L’équipe d’examen de la GRC n’a donc pas été en mesure de les examiner. L’équipe d’examen a entrepris une dernière démarche en vue d’obtenir des déclarations d’Inuits des collectivités de l’Arctique; elle a demandé à la Division V de la GRC de se renseigner auprès de ses chefs de détachement afin de déterminer si des aînés inuits seraient disposés à relater des événements dont ils avaient été témoins ou à exprimer leurs points de vue pour qu’ils soient inclus dans le présent rapport. Les témoins interviewés ne croyaient pas ces allégations et n’étaient au fait d’aucune preuve à l’appui de celles-ci. L’équipe d’examen a aussi passé en revue de manière approfondie des articles de presse, des rapports de recherche, des publications, des articles et des livres consacrés à ce sujet afin d’avoir une meilleure idée du mode de vie inuit dans l’Arctique de l’Est au cours de la période en question.
L’équipe d’examen a consulté une base informatique d’histoire orale inuite, renfermant la transcription de plus de 500 entrevues réalisées par le centre de recherches Igloolik. Une recherche a permis de trouver trois déclarations se rapportant aux allégations, mais aucune de celles-ci n’impliquait des membres de la GRC.
L’équipe d’examen n’a trouvé aucune preuve à l’appui des allégations selon lesquelles un abattage massif organisé de chiens de traîneau inuits aurait eu lieu au Nunavik et au Nunavut entre 1950 et 1970, qui aurait été exécuté prétendument à la demande du gouvernement ou de la propre initiative de la GRC. Toutefois, l’équipe d’examen a trouvé des preuves que certains chiens de traîneau inuits ont été abattus par des membres de la GRC. Ces derniers ont éliminé des chiens de traîneau inuits, et d’autres chiens, pour des raisons de santé et de sécurité publiques, conformément à la loi, afin d’endiguer les épidémies de maladies canines et, à l’occasion, à la demande du propriétaire des chiens. On a observé une chute dramatique de l’effectif des chiens de traîneau inuits, particulièrement au cours des années 60. Ce déclin peut être associé à un certain nombre de facteurs, notamment les épidémies de maladies canines, l’effondrement de la traite de la fourrure du renard, l’introduction de la motoneige, la migration des Inuits vers les établissements et leur participation à l’économie de marché plutôt que le recours à la terre pour assurer leur subsistance.
Selon le président de la Société Makivik, les allégations relatives à l’abattage des chiens de traîneau ont d’abord été soulevées au Nunavik en 1999. À cette époque, la GRC a procédé à un examen sommaire de ses dossiers et n’a trouvé aucune preuve à l’appui de ces allégations. À la suite de la demande présentée par la ministre Anne McLellan, l’équipe d’examen de la GRC a été mise sur pied au printemps 2005 avec pour mandat de procéder à un examen approfondi des agissements de la GRC dans l’Arctique de l’Est entre 1950 et 1970 relativement aux chiens de traîneau inuits. L’équipe était constituée de membres de la Police nationale des Autochtones de la GRC et de divers chercheurs de la Direction générale (DG) de la GRC, de façon à assurer le respect des normes établies en matière de méthodologie de la recherche qualitative et quantitative.
Selon une recherche menée par la GRC sur le contexte de vie des Inuits et de leurs chiens de traîneau au cours de la période visée, ces chiens jouaient un rôle clé dans l’Arctique de l’Est en ce qui concerne le transport, la chasse, la faculté de repérage dans les blizzards, la recherche et le sauvetage, les sources de chaleur et de compagnie, et même en tant que source de nourriture pendant les périodes les plus difficiles. La santé des chiens de traîneau inuits soulevait souvent des préoccupations dans l’Arctique de l’Est, en particulier lorsqu’ils souffraient de la maladie de Carré, de l’hépatite du chien, de la rage ou de la famine, ou lorsqu’ils étaient laissés à eux-mêmes durant les mois d’été, ce qui a eu de graves conséquences sur l’aptitude des gens qui vivaient dans les collectivités du Nord à assurer leur propre subsistance et leur sécurité. Les chiens de traîneau inuits jouaient également un rôle de nature spirituelle dans l’Arctique de l’Est. Il apparaît clairement, d’après les nombreux documents que l’équipe d’examen a étudiés, que les chiens de traîneau inuits faisaient partie intégrante du mode de vie des Inuits il y a 50 ans.
L’équipe d’examen a également mené des recherches sur les enjeux géographiques et socioéconomiques du Nord du Québec et de l’île de Baffin dans les années 50 à 70. Le milieu physique était souvent rude et impitoyable, et il représentait parfois un défi de taille pour ceux qui vivaient dans ces régions isolées d’une génération à une autre. Les Inuits étaient confrontés à des changements socioéconomiques découlant de l’introduction de nouvelles technologies et du nombre croissant d’influences non inuites qui se faisaient sentir dans l’Arctique de l’Est. Ainsi, l’introduction de la motoneige a eu une incidence considérable sur le mode de vie traditionnel des Inuits ainsi que sur le rôle des chiens de traîneau dans leur vie de tous les jours.
Il ne fait aucun doute que la population de chiens a décliné abruptement, en particulier au cours des années 60. Le point en litige toutefois est la cause (ou les causes) de ce déclin. Par ailleurs, il est également indéniable qu’en vertu de la loi, des membres de la GRC ont éliminé des chiens de traîneau pour des raisons de santé et de sécurité publiques. Cette élimination de chiens de traîneau pour des raisons légitimes ou humanitaires ne constituait pas un abattage organisé ni systématique, mais pourrait expliquer certains des souvenirs évoqués par les Inuits à propos de l’élimination de leurs chiens.
Figure ci-après une liste d’événements importants qui sont survenus entre 1950 et 1970 :
Années 40 Effondrement de la traite de la fourrure du renard (dont les effets se sont fait sentir dans les années 50 et 60)
1959-1961 La Sûreté du Québec devient le corps de police compétent dans trois détachements du Nord québécois (en remplacement de la GRC).
Années 60 Introduction de la motoneige dans le Nord
Années 50 à 70 Épidémies périodiques de maladies canines (sur plusieurs années – par exemple dans les années 1960, à Pangnirtung, 80 % des chiens sont morts, soit des centaines de chiens)
Années 50 à 70 Déplacement des Inuits dans des établissements permanents – écoles publiques, postes de soins infirmiers, habitations, allocation familiale
Années 50 à 70 Ordonnance sur les chiens des T.N.-O. (promulguée initialement en 1929) autorisant la capture ou l’élimination des chiens en liberté représentant un danger pour la sécurité publique
L’équipe de la GRC a procédé à un examen des dossiers de la GRC de même que des dossiers d’autres ministères des gouvernements fédéral et territoriaux. D’anciens membres de la GRC, qui ont servi dans le Nord au cours de la période en question, ont été interviewés de même que des civils comme des infirmiers, des membres du clergé, des enseignants, des employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson, des aînés inuits et des employés du gouvernement fédéral. L’analyse documentaire a été axée sur les médias, des recherches effectuées sur Internet ainsi que sur la consultation de livres et de rapports de recherches universitaires traitant de la vie dans le Nord.
L’équipe de recherche a consulté la documentation existante de la GRC afin d’y trouver tout document traitant de l’abattage massif présumé de chiens de traîneau inuits dans l’Arctique de l’Est. Voici une liste des types de documents et de dossiers consultés :
Les dossiers législatifs du gouvernement du Canada donnent une bonne idée du cadre législatif dans lequel ses organismes, comme la GRC, exerçaient leurs activités. L’équipe d’examen a parcouru les lois et documents suivants :
L’équipe d’examen a consulté bon nombre de ministères fédéraux, dont les mandats touchaient des questions relatives au Nord, ainsi que leurs documents respectifs qui sont maintenant conservés à Bibliothèque et Archives Canada. Parmi ces ministères, notons les suivants : Agriculture et Agroalimentaire Canada, Santé Canada, Affaires indiennes et du Nord Canada (AINC) et ce qu’on appelait à l’époque le ministère du Solliciteur général, maintenant appelé Sécurité publique Canada (SP).
La GRC a consulté la Sûreté du Québec (SQ) afin d’obtenir des documents historiques, des renseignements sur les plaintes ou toute autre information se rapportant aux allégations d’abattage des chiens de traîneau inuits au cours de la période en question. La GRC a assuré les services de police dans le Nord du Québec (Nunavik) pendant une partie de la période comprise entre 1950 et 1970 du fait que le gouvernement du Québec n’a déployé la SQ dans le Nord qu’à compter de 1961. La GRC comptait trois détachements dans le Nord du Québec : le détachement de Great Whale River (Kuujjuarapik), qui a officiellement fermé le 14 juillet 1959; le détachement de Fort Chimo (Kuujjuaq), qui a officiellement fermé le 20 janvier 1961; le détachement de Port Harrison (Inukjuak), qui a officiellement fermé le 31 octobre 1961.
L’équipe d’examen a retracé et interviewé 121 anciens membres de la GRC qui ont servi dans les collectivités du Nunavik et du Nunavut au cours de la période de vingt ans visée.
Membres du clergé
En raison de leur présence dans la collectivité et de leur proximité avec les Inuits, la GRC a interviewé des membres du clergé relativement aux allégations en question.
Représentants du ministère du Nord canadien et des Ressources naturelle
Le ministère du Nord canadien et des Ressources naturelles, maintenant connu sous le nom d’Affaires indiennes et du Nord Canada (AINC), comptait des représentants dans bon nombre de collectivités de l’Arctique. Il s’agissait du principal organisme du gouvernement fédéral qui était responsable des questions nordiques et de la gouvernance dans l’Arctique. En l’absence de représentants du ministère du Nord canadien et des Ressources naturelles, des membres de la GRC assumaient leurs tâches. Au cours de la période visée, le nombre d’administrateurs du Nord a augmenté considérablement, ce qui a permis de décharger la GRC des tâches additionnelles qui lui incombaient à l’égard de l’administration de programmes gouvernementaux (aide, pensions, allocations familiales, etc.). Les employés du ministère du Nord canadien et des Ressources naturelles administraient les programmes et appliquaient les lois du gouvernement fédéral. Ainsi, ces employés auraient été au fait, s’il avait existé, de tout plan du gouvernement visant à enjoindre la GRC d’abattre les chiens de traîneau des Inuits afin de forcer ces derniers à se réinstaller dans des collectivités.
Employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson
La Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH) possédait des magasins dans bon nombre des collectivités inuites de l’Arctique. De fait, les postes de traite de la CBH étaient beaucoup plus nombreux que les détachements de la GRC, et les directeurs des postes de la CBH jouaient un rôle très important au sein des collectivités de l’Arctique. En l’absence de la GRC, il arrivait souvent que le directeur du poste de la CBH représente le gouvernement. L’équipe d’examen de la GRC a donc jugé utile de trouver et d’interviewer d’anciens employés de la CBH.
Infirmiers
La GRC a pu obtenir des déclarations d’infirmiers qui ont travaillé dans bon nombre des grandes collectivités permanentes du Nord. Dans de nombreux établissements, ce sont des membres de la GRC qui ont prodigué, pendant maintes années, les soins médicaux courants aux Inuits. Au cours de la période en question, de plus en plus d’infirmiers ont été envoyés dans le Nord en tant qu’employés des Services de santé des Indiens et des Populations du Nord. En leur qualité de professionnels de la santé, ils devaient être au courant des problèmes de santé publique. Leur intérêt premier était la santé de la collectivité, ce qui était lié aux allégations en question, du fait que les chiens étaient parfois abattus pour des raisons de santé publique.
Enseignants
Il y avait des écoles, et donc des enseignants, dans les collectivités permanentes du Nord. La GRC a retracé des enseignants et obtenu leurs déclarations.
Aînés inuits
Afin de s’assurer qu’elle disposait de tous les détails sur les événements présumés concernant les chiens de traîneau inuits, l’équipe d’examen de la GRC a demandé des copies des déclarations des aînés inuits sur l’abattage illicite des chiens de traîneau par des membres de la GRC. Ces documents appartenaient pour la plupart à la Société Makivik et à la Qikiqtani Inuit Association. L’équipe d’examen de la GRC a organisé une réunion avec les groupes susmentionnés, mais n’a jamais obtenu les déclarations demandées concernant l’abattage illicite des chiens de traîneau. Elle a toutefois été en mesure d’analyser les déclarations d’Inuits figurant dans la vidéo intitulée « Echo of the Last Howl » (L’Écho du dernier cri), produite pour la Société Makivik par Taqramiut Productions Inc., d’une durée d’un peu plus que 54 minutes, qui dépeint les allégations d’abattage massif à l’aide de scénarios reconstitués qui sont entrecoupés de bribes de souvenirs d’aînés inuits. Ces souvenirs traduits de l’inuktitut vers l’anglais sont lus en voix hors champ.
L’équipe d’examen a également analysé le mémoire présenté au Ministre par la Société Makivik, préparé en janvier 2005.
L’équipe d’examen a entrepris une dernière démarche en vue d’obtenir des déclarations d’Inuits des collectivités de l’Arctique; elle a demandé à la Division V de la GRC de se renseigner auprès de ses chefs de détachement afin de déterminer si des aînés inuits seraient disposés à relater des événements dont ils avaient été témoins ou à exprimer leurs points de vue pour qu’ils soient inclus dans le présent rapport.
L’équipe d’examen a pu consulter une base informatique d’histoire orale créée par le centre de recherches Igloolik. Parmi les 500 transcriptions d’entrevues qu’elle contient, trois font état de l’élimination de chiens de traîneau. Aucune de celles-ci ne mentionne la GRC.
Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones
La Commission royale sur les peuples autochtones, mise sur pied en 1991 par le gouvernement fédéral, a présenté un rapport en octobre 1996. Ce rapport portait en partie sur les réinstallations d’Autochtones dans l’Extrême-Arctique, y compris sur celles ayant eu lieu dans le Nord du Québec et au Nunavut, ainsi que sur des questions plus générales comme le regroupement des Inuits dans des établissements. Des extraits de déclarations de témoins tirés du rapport de la Commission royale ont été passés en revue afin de déterminer si elles mentionnaient des faits liés aux allégations faisant l’objet du présent rapport.
On a mené des recherches poussées sur le Web afin de trouver des reportages de médias faisant état d’enquêtes qui auraient pu être entreprises quant aux allégations concernant un abattage organisé des chiens de traîneau inuits par la GRC ou d’autres agents du gouvernement. De plus, on a examiné des articles parus dans les médias et portant sur de possibles problèmes de santé ou de sécurité publique causés par des chiens de traîneau inuits. Cette question a suscité un intérêt considérable, mais sporadique, dans les médias.
L’équipe d’examen a consulté un certain nombre de livres, de rapports, et de documents et de publications de recherches universitaires portant sur les Inuits et leur mode de vie, ainsi que sur les chiens de traîneau inuits.
[Traduction] La population de chiens a décru rapidement au cours de la dernière année. Certains Esquimaux se sont débarrassés de leurs chiens lorsqu’ils ont acheté une motoneige alors qu’un bon nombre ont été éliminés en contravention à l’Ordonnance sur les chiens. Conformément à celle-ci, des membres du détachement et moi-même avons demandé à maintes reprises aux Esquimaux d’attacher leurs chiens ou de les enfermer dans un enclos. Comme ils n’obtempéraient pas, j’ai donné pour consigne d’abattre tous les chiens en liberté. J’estime que quelque 250 chiens ont été abattus en un peu plus d’un an. Cette mesure n’a pas donné les effets escomptés puisqu’on voit encore des chiens en liberté presque tous les jours. Pour contrer cette résistance passive apparente des Esquimaux, nous avons adopté une nouvelle stratégie, selon laquelle le propriétaire du chien en liberté sera recherché et poursuivi en justice. On estime qu’il y a actuellement environ 400 chiens dans la région de Pangnirtung- Cumberland sound [sic], dont environ 200 dans la région de Broughton Island- Padlopin Island. Dans Broughton Island, les équipes de chiens sont utilisées comme moyen de transport en dernier recours seulement.
Une note importante de la Division G, datée du 28 février 1967, a été rédigée par le surintendant A. Huget, officier responsable du Service divisionnaire des enquêtes criminelles, à l’intention du commandant sous-divisionnaire de Frobisher Bay au sujet du rapport annuel mentionné ci-devant, intitulé Conditions Amongst Eskimos Generally – Annual Report – Détachement de Pangnirtung, 1966.
1. En ce qui touche le paragraphe 17 [du] rapport du Détachement de Pangnirtung daté du 31 janvier 1967, nous sommes quelque peu préoccupés par ce qui semble être un « abattage aveugle de chiens » effectué par nos membres se trouvant à Pangnirtung et dans les environs. Nos membres doivent garder à l’esprit qu’en vertu du paragraphe 9 (1) de l’Ordonnance sur les chiens, un « agent de contrôle des chiens » est autorisé à éliminer un chien seulement s’il est incapable de le capturer.
2. Nous sommes conscients du problème que les chiens en liberté peuvent créer dans le Nord et nous reconnaissons qu’il est essentiel d’appliquer rigoureusement l’Ordonnance sur les chiens. Cependant, les instructions figurant dans le Manuel des opérations de la Division G (DOG-NWT) doivent être suivies à la lettre. Il est impératif que nos membres agissent uniquement en l’absence d’un « agent de contrôle des chiens » désigné. Si aucun « agent de contrôle des chiens » n’a été nommé pour la région de Pangnirtung, alors il importe de recommander dans les plus brefs délais la nomination de personnes compétentes, qui sont disposées à agir.
3. Il faut encourager les Esquimaux à éliminer leur propres chiens lorsque ces derniers ne leur sont plus d’aucune utilité ou s’ils sont incapables de les maîtriser. Les Esquimaux qui contreviennent aux dispositions de l’Ordonnance sur les chiens doivent être poursuivis en justice.
Jim Cumming, qui était cadre au sein de la Compagnie de la Baie d’Hudson et directeur du NWT Energy Conservation Service à Igloolik dans les T.N.-O. de 1951 à 1987, a fait une importante déclaration en ce qui touche ce cas particulier. Il a déclaré qu’il se trouvait dans la même localité [Pangnirtung] lorsque le caporal Jack Grabowski a abattu probablement cinq chiens. Il a précisé qu’à un certain moment, le caporal Grabowski ne pouvait sortir de sa maison en raison de la présence des chiens. En conclusion, il a affirmé que les allégations selon lesquelles 20 000 chiens auraient été abattus sur une période de 20 ans étaient ridicules et que les Inuits se sont débarrassés de leurs chiens par suite de l’introduction de la motoneige. Il a mentionné de plus que la GRC a vacciné de nombreux chiens et qu’il a aidé personnellement au moins un officier à vacciner des chiens. M. Cumming a en outre affirmé qu’en périodes d’épidémie, des chiens ont été abattus parce qu’ils étaient malades, mais qu’il ne s’agissait nullement d’une élimination massive de chiens. Selon lui, l’introduction de la motoneige a marqué le début de la fin pour les chiens de traîneau.
[Traduction] ...La GRC possédait un système bien établi de purge régulière des dossiers. Les dossiers de meurtre non résolu demeuraient ouverts. Les dossiers relevant du Code criminel qui étaient de nature grave demeuraient ouverts pour cinq ans. Les affaires territoriales, autres que celles ayant trait aux personnes disparues, étaient conservés pendant trois ans, et ainsi de suite. Et, il est absurde de prétendre, un demi-siècle plus tard, que la GRC a éliminé des chiens de traîneau afin d’empêcher les Esquimaux de pouvoir retourner dans les terres.La philosophie du commandant de la Division G et de ses subalternes était exactement à l’opposé. De par leur attitude et leurs actions, les centaines de membres de la Division G que j’ai connus faisaient tout en leur pouvoir pour aider les Esquimaux à demeurer sur les terres.
Le poste de soins infirmiers a été construit. Des écoles ont été construites. La Compagnie de la Baie d’Hudson a construit des « magasins chauffés ». On pouvait faire ses achats en tout confort plutôt que dans un magasin non chauffé où sévissait une température bien en dessous de zéro. Chaque année, de plus en plus d’habitations étaient construites, non seulement pour l’administrateur du Nord, mais aussi pour les enseignants, les Esquimaux et les adjoints administratifs. La population des établissements s’est naturellement accrue.
Mais qu’est-il arrivé aux chiens esquimaux? Si une famille avait de la difficulté à se nourrir ou à nourrir ses chiens « sur les terres », comment aurait-elle pu garder des chiens dans la collectivité? À Baker Lake, les gendarmes spéciaux (g.s.) avaient le soutien et l’admiration des membres de la collectivité, et, lorsque ces chiens sous-alimentés étaient trouvés errant en liberté, un seul avertissement suffisait. Et, graduellement, la plupart des chiens ont disparu. Puis est venu l’assaut des motoneiges et des véhicules tout-terrains...
[Traduction] Lors de mon service dans le Nord, je n’ai jamais... entendu dire que la police, la GRC ou des agents chargés d’appliquer le règlement abattaient systématiquement des chiens de traîneau dans une collectivité du Nord... J’ai passé de nombreuses heures dans des camps et dans des établissements avec les aînés et si une telle activité avait eu lieu, ils auraient été les premiers à en parler.
Le sergent d’état-major Mort Doyle (retraité) qui a eu plusieurs affectations dans l’Arctique entre 1962 et 1968, a reconnu :
[Traduction] Oui, des membres ont été obligés d’abattre des chiens de traîneau en liberté à Frobisher Bay pour des raisons de sécurité publique. Il était impossible d’identifier les propriétaires et de capturer les chiens. Les chiens en liberté (souvent en groupes de deux ou trois) ont été abattus conformément au règlement de contrôle des chiens. Ce n’était pas une tâche agréable. Il fallait toujours s’assurer qu’on pouvait décharger son arme (de calibre 12, 30 30 ou .308) sans risque pour la sécurité. C’était vraiment désagréable car on tuait rarement le chien du premier coup. Oui, j’ai été forcé de tuer des chiens à Frobisher Bay. Ces incidents faisaient toujours l’objet d’un constat. Je n’ai pas la moindre idée du nombre d’animaux qui ont été abattus; pas beaucoup ... Dans d’autres régions, j’ai abattu des chiens malades ou non désirés à la demande d’Inuits. Ma connaissance de la langue n’était pas très bonne mais un Inuit m’a laissé entendre que nombre d’Inuits considéraient qu’il était de mauvais augure d’abattre ses propres chiens quelles que soient les circonstances. On abattait aussi les chiens de traîneau de la police lorsqu’ils étaient inaptes ou malades et qu’ils étaient retirés de l’inventaire.
L’équipe d’examen de la GRC n’a trouvé dans la masse de renseignements recueillis aucune preuve à l’appui des allégations selon lesquelles un abattage massif organisé de chiens de traîneau inuits par des membres de la GRC aurait eu lieu au Nunavik et au Nunavut entre1950 et 1970, à la demande du gouvernement ou de la propre initiative de la GRC.
L’équipe d’examen a trouvé des preuves que des chiens de traîneau inuits ont été abattus par des membres de la GRC, en vertu de la loi. Des membres de la GRC ont éliminé des chiens de traîneau inuits, et d’autres chiens, pour des raisons de santé et de sécurité publiques, conformément à la loi, afin d’endiguer les épidémies de maladies canines et, à l’occasion, à la demande du propriétaire des chiens. On a observé une chute dramatique de l’effectif des chiens de traîneau inuits, particulièrement au cours des années 60. Ce déclin peut être associé à un certain nombre de facteurs, notamment les épidémies de maladies canines, l’effondrement de la traite de la fourrure du renard à la fin des années 40, l’introduction de la motoneige dans les années 60, la migration des Inuits vers les établissements et leur participation à l’économie de marché plutôt que le recours à la terre pour assurer leur subsistance.
De toute évidence, les Inuits vivent un deuil collectif de leur mode de vie traditionnel qui leur permettait de vivre de façon autonome et inspirait un grand respect. La disparition du chien de traîneau inuit symbolise, pour nombre d’entre eux, la perte de leur identité culturelle et de leur dignité.
Dans le numéro de l’automne 2005 du Fan Hitch, périodique traitant des chiens de traîneau inuits, le rédacteur en chef a fait état de ses contacts avec l’équipe d’examen de la GRC. Dans sa conclusion, il écrit :
[Traduction] Quels que soient les résultats des enquêtes et les mesures qui pourraient en découler à l’avenir, il importe dès maintenant que les deux parties se rencontrent et travaillent à la réconciliation. Au lieu de consacrer davantage de temps et de ressources (humaines et financières) pour mettre sur pied des commissions d’enquête en vue de déterminer qui est coupable ou innocent, on pourrait rétablir l’harmonie entre les deux cultures en construisant des clôtures pour les enclos d’élevage plutôt que de dresser des barrières entre Ottawa et le Nord. Il est temps qu’on découvre une nouvelle médecine pour guérir une vieille blessure.
La GRC a procédé à un examen complet de la question, à la demande de l’ancienne ministre, et présente un résumé des résultats dans le présent rapport. Il importe de noter que, de nos jours, les Inuits et la Division V de la GRC entretiennent des rapports harmonieux et cordiaux. Toutefois, il serait opportun pour le Canada et la GRC que l’on examine la possibilité d’entamer un dialogue constructif avec la collectivité inuite en vue d’aplanir les différends que le dossier des chiens de traîneau pourrait avoir fait ressortir, et de renforcer les relations avec une collectivité que la GRC est fière de servir.